Entrechat et LouP
Une partie de cette histoire est
vraie.
L’autre partie complètement
fausse.
J’ai deux petits bonheurs. Un : je confectionne des ensembles, des manteaux et des chapeaux. Deux : j’écris avec mon nègre. Et quand je suis seule, je m’installe devant la télé ou devant l’écran de l’ordinateur. Ce soir, je suis seule.
Pendant que dehors gèle et que dedans réchauffe mes fesses, je télé visualise le programme en papier brouillon. Puis, je zappe au hasard des chaînes disponibles par la grâce de l’antenne du toit qui maintient toujours le cap depuis le dernier orage. J’accroche au passage l’annonce du téléfilm en même temps que les yeux de Clémentine Célarié et de Christophe Malavoy, puis j’oublie le titre puisque je suis déjà sur M6 que je traverse en courant. Le clin d’œil sur la page du programme m’assure, que si Christophe couche avec Clémentine, la fin sera heureuse ; mais la vérité est toujours hautement contrefaite. Je récupère dans le programme le titre du téléfilm : La passion selon Jude. Joli mais à vérifier.
Je connais un peu les ficelles. Dame ! Je gagne mon temps à inventer des histoires pour me faire croire que je dors debout ! Écrire sur ordinateur des débuts de nouvelles sans fin ou draguer sur Internet, c’est du pareil au même. Ça ne sera toujours que de l’illusion d’écriture. Sans but, sans raison et sans revenu ! En attendant l’écriture, je récure. J’assure mes débuts de mois - aucun assureur ne prend en charge le risque des fins - dans le ménage des affaires des autres au sein d’une association de dépannage à domicile : horaires souples, je travaille quand je veux.
Il faut vivre avec, c’est-à-dire sans : sans mari, sans mec, dans une grande villa que Gus, mon dernier ex, agent immobilier hâbleur et destructeur, m’a abandonnée sans loyer ni pension. Au printemps prochain, je serai expulsée. Le fiston Johan, surnommé Ju, collabore aux frais du ménage sans trop exagérer sur les sorties. Ce soir, il est sorti. Andrej, l’aîné, vivote en banlieue parisienne de compositions musicales et de vidéos variées, dans l’espoir que l’intermittence de ses spectacles transformera son quotidien incertain en assurance d’un salaire mensuel.
Donc, je suis parfois avec mes aiguilles et mes tissus, souvent devant la télé et plus souvent devant l’ordinateur. J’ai délaissé le stylo plume, puis le Bic, pour le clavier sur les conseils de Jérémie, exilé dans sa Picardie nordique, co-auteur, souvent nègre, parfois maître, toujours paresseux, obsédé de la ponctuation et du respect des formes. Il ne supportait plus le gigantisme des mots immenses que j’alignais en bouffant le papier parce que je n’ai jamais pu me faire à l’idée qu’une page ne devait recevoir que des caractères à lire à la loupe, en conséquence de quoi, j’en prenais six pour jeter une seule idée de scénario rose bonbon qui n’en aurait de toute façon mérité qu’une seule et encore, vu le traitement qu’en tirait immanquablement le Jérémie, ci-devant nègre et correcteur. Toujours handicapée devant le texte, j’ai au moins l’avantage de ne plus raturer ma copie. Mais les retours chariot, entrée et autre justification totale resteront pour moi à jamais un mystère. Je suis incapable d’assumer le temps nécessaire à l’apprentissage, que ce soit de l’informatique, sinon à petites doses, ou de l’orthographe, la sainte taxe et la ponctuation.
Ce fou de Jérémie m’a envoyé un jour ce courriel (il exige courriel au lieu d’e-mail) :
Ma très coûteuse Danitza ! Tu as beau habiter Saint Raphaël, je chasserai jusque chez toi les fautes de français comme une abeille butine les pissenlits. Je détesterai toujours les expressions de néo-franco hexagonal comme assurance qualité, au niveau de, en termes de, et autres barbarismes qui transforment nos discours en patois minimaliste. Je n’ai rien contre la grossièreté, j’ai tout contre la vulgarité qui donne dans le bon ton parce que tout le monde le fait. Si Claudel affirmait, en substance, qu’un bon écrivain se fichait des règles, c’est parce qu’il les connaissait.
Voilà en quelque sorte l’humour sévère de Jérémie. C’est avec ce vieux barbon que je cherche à me faire… nous faire éditer.
Le monde entier dit et écrit e-mail, mais lui n’est pas le monde. Je me demande s’il est encore entier. Faute de réponse, j’abdique. Il a piqué courriel lors d’un voyage au Québec où les gens, là-bas, défendent mieux le français que nous, parait-il.
Moi, je fais l’amour aux mots comme avec un homme, et même plus souvent. Car la jouissance me comble quand je cherche mes lettres avec toutes les astuces du traitement de texte et que je les aligne au gré de mes doigts malhabiles sur les touches du clavier. Voyez donc ce mystère : on rêve, on pense, on construit, et les doigts bougent. C’était déjà un prodige de manipuler une plume d’oie ; mais coordonner la motricité cérébrale au moyen d’un instrument aussi complexe qu’un clavier et un écran, tient du miracle permanent. Comment une pensée sans aucun support matériel peut-elle se retrouver alignée sur un plaque de plasma haute définition en impulsions électromagnétiques aussi virtuelles que les kilo-octets que je réveille à chaque frappe. Malheureusement, j’ai beau caresser les mots, les embrasser, les câliner, les rouler sous ma langue, les étreindre de toute mon âme, j’ai peine à les faire jouir. J’accouche d’une souris même pas grise que Jérémie doit croquer comme un chat sauvage. Souris, chat… rires !
Entre deux histoires étalées sans remords, revues et corrigées par Jérémie, je cherche le trépas en zonant à mort sur Loup.com, site rose pour dragueurs anonymes ou amateurs de clubs de rencontres branchées. Je parcours le chat pour voir, parler, connaître, chercher une inspiration divine, à défaut d’une idée humaine. Mâter aussi dans cette position délicieuse du voyeur impénitent, avec cette sensation suave de pécher sans risque et de draguer sans conséquence.
Rien que d’y penser, ça me donne envie. J’abandonne la télé aux infos régionales et je monte me brancher sur ma fiche Ana 30, pseudonyme sans motivations ni pulsions inconscientes, puisque le chiffre est fourni d’office par le Loup. Dans un encadré jaune sur fond rose, apparaît la description presque mensongère de ma grande personne :
Brune, longiligne, cherche rencontres épisodiques sans passé ni futur pour échanges verticaux et horizontaux axés sur le corps et l’esprit. Hommes à problèmes s’abstenir. Aime le chocolat, le champagne, les belles lettres, les jaguars, et les petits-dej au lit. Déteste faire l’amour sans les petits dej au lit.
J’ai décidé de raccourcir les déjeuners à leur nécessité première, celle d’un prélude à l’amour : dej pour une fois remplacera déjeuner… et tant pis pour Jérémie qui y verra encore un crime contre Maupassant. Ce ne sera pas, tant s’en faut, dans toute mon existence, la seule entorse que je perpétrerai contre la haute idée que Jérémie se fait de sa langue natale et de ma langue d’adoption. Ex-Yougo adoptée par la France, j’ai baragouiné le français à quatorze ans. J’ai donc des excuses et je suis trop slave pour être esclave de règles rigoristes. Je continuerai allègrement à pourfendre Ronsard, Hugo et Djian, en éludant l’idée et la chose, en confondant les mots et les lettres, et en servant le tout, via l’argot du net, dans un langage de folle internée. Je sais mieux ce qu’est un texto ou un SMS qu’une litote ou une métaphore. Je ne veux pas tuer l’invention du style, mais je suis de cette époque actuelle, tandis que Jérémie habite encore au… disons, vingtième.
Hélas, fidèle à la haute estime que je m’accorde, je persiste dans la volonté acharnée de n’apprendre l’informatique que par petits bits et de poser mes mots au hasard de leur irruption dans ma tête. Jérémie qui veut m’imposer sa rigueur, pour me discipliner, écrit-il, s’excite, peste, hurle dans ses courriels. Rien n’y fait.
Fi de cette prétention ! Dans le cadre réservé à la boîte aux lettres, Ana 30, hélas, n’a aucun message. Pour simuler l’amour en chambre, je caresse la souris sur les petits chemins de l’amour virtuel. On se balade, on surfe sur les vagues de la toile, évocation assez érotique et seul relent poétique dans ce langage de banlieue, je le reconnais. Par la magie des électrons, je pose une requête en sélectionnant Paris comme j’aurais choisi Saint Petersbourg pour dégoter un Russe. Mais bien sûr, jamais Saint Raphaël. Trop dangereux. L’amour virtuel ne se vit que de loin. Et à l’aveugle évidemment.
Or ma quête de loups n’avait ramené aucun trophée assez grandiose pour satisfaire ma convoitise, mis à part quelques louveteaux à peine sevrés et un vieux baron solitaire, un certain Zénon Suisse rejeté par sa meute aux environs de Lausanne. Ce centenaire, à qui j’avais imprudemment confié mon numéro de portable, passe ses après-midi à me lancer des SOS quotidiens que j’écoute négligemment, au retour de mes ménages, en me curant les ongles, le haut-parleur main-libre du portable branché sur le répondeur saturé de ses sollicitations.
Pour l’heure, trois connections surlignées en vert apparaissent au bout de quelques secondes sur l’écran. Le pseudo du haut m’attire à l’instant : SAMCO 1954.
1954 ! L’année de naissance, je suppose. 48 ans, comme moi ! Le petit cercle piqué d’une flèche dans le quart supérieur droit, orientée nord-est en haut à droite pour être précis… enfin comme ça, l’allure :

Donc, le signe dénonce le mâle. Mais on peut tricher et beaucoup s’y laissent prendre.
SAMCO seul me fait déjà vibrer. Tout le pays surgit devant mes yeux. Le son de Samco est un son de Yougoslavie, de Serbie et de Macédoine, un son plein de pleurs et de larmes, de rires emmitouflés dans des légendes de vieilles femmes en fichus noirs, robes noires et deuils noirs. Je file en vitesse sur sa fiche. Il est de là-bas, à n’en pas douter, il vient de ma planète, c’est sûr. C’est fou l’idée que l’on se fait des inconnus, pour peu qu’on projette sur un nom ou une belle phrase, écrite dans l’anonymat, un fonds de vécu, une vibration intime qui creuse l’estomac ou heurte le bas-ventre.
Une fiche identique mais avec Clubmed comme pseudo m’aurait évoqué un séjour aux îles du Levant, des poissons volants en fond de page de catalogue, du sable blanc dans une lagune d’émeraude et des Apollons de papier glacé, alanguis autour d’une piscine à débordement. J’y aurais ajouté le lyrisme du grand Jacques pour peu qu’un tel pseudonyme sache conter fleurette aux Marquises et ne soumette pas sa poésie aux stéréotypes des sociétés littéraires. Mais un amoureux de Brel et de Ferré ne surferait pas sur Loup.com. Plus pragmatique, je me fais appeler Ana, je suis femme de ménage et je veux écrire. Comme quoi tout est possible si on prend la précaution de ne jamais se fier à un pseudonyme.
Le cinéma qu’on se fait dans la tête vaut tous les téléfilms, me dis-je, pendant que je double-clique sur le
lien du Web, pour visualiser la fiche du bonhomme et l’enregistrer sur le disque dur avant le début du téléfilm.
Le chargement prend un temps fou que je calcine dans une cigarette. Je n’ai pas encore l’ADSL et encore moins les moyens de me le payer. La photographie en noir et blanc qui s’affiche progressivement par bandes régulières, au gré des octets s’engouffrant dans mon PC, reste sans ressort. C’est le nom, quoi, qui me fait vibrer ! Ko sam ? en serbe signifie Qui suis-je ? Samco veut dire esseulé. SAMCO, ça sent bon, ça sent le chocolat et la vaguéta en même temps, même s’il a la tête carrée et le regard un peu halluciné. En fait, je ne le regarde pas. Il pourrait avoir la peau courte que je ne m'en rendrais pas compte. C’est le nom, tout simplement, une fleur de vent dans une rue bouseuse de Macédoine, par exemple. J’examine la fiche et, alternativement, ce qu’il aime et déteste :
Dans l’ordre : la vie (bof), le chocolat noir (un point), l’ouverture d’esprit (mais qu’est-ce qu’un esprit fermé ?), Madonna (ça se discute), Mozart (à découvrir au besoin) et Miles Davis (je prendrai l’ascenseur et lui l’échafaud). Puis le soleil et la mer (ça, je peux offrir).
Il déteste le racisme (normal, c’est un étranger), la violence, l’hiver, l’hypocrisie et la grippe. Au total, plutôt classique ou franchement ringard. Tu connais des gars qui vont dire qu’ils sont racistes et qu’ils aiment la violence ? Jusque-là, il a l’air sain. À son nom d’étranger, il ne peut être qu’antiraciste, bien que je préfère qu’on soit anti-con.
La description, comme pierre qui roule, donne dans le maintien de bon ton à peine provocant. Ça n’amasse pas mousse. Faux réservé ou vrai timide ?
“ 1 m 74, 72 kilos. Deux yeux, deux bras, deux jambes, des cheveux. Caractère réservé mais chaleureux et disponible, sens de l’humour, horreur du costume cravate, le reste à découvrir si le désir est là. ”
En fait, je n’avais pas envie de le découvrir mais seulement de connaître le sens du pseudo et, le cas échéant, de profiter d’un court échange textuel dans ma langue natale ? Je tape en vitesse ce court message :
“ Bonjour ! Je ne suis pas Ana. Ana n’est pas moi. Explications plus tard. Samco signifie seul ? Etes-vous seul ? Au plaisir. ”
La technique de la drague virtuelle, qu’il s’agisse de la séduction haut de gamme ou de l’agace-pissette la plus vulgaire, réside dans la capacité à exciter la proie sans l’effrayer. D’une façon générale, les imbéciles répondent des banalités consternantes et les cons des insultes. Dans un cas comme dans l’autre, on ne risque rien et on coupe.
Samco répond, hélas, une banalité consternante :
“ Alors, qui êtes-vous ? Je ne comprends pas bien. ”
Je regarde l’horloge de l’écran. Pas le temps de finasser. Je coupe. J’en ai marre du PC pour aujourd’hui. SAMCO ? J’en ferai mon affaire demain. Et puis, il y a Malavoy-Célarié et La passion selon Jude.
Maintenant qu’il fait assez froid, je dois m’isoler sous la couette et dans les infos de 20 heures. Les mauvaises nouvelles mondiales me rassurent en ce sens que je ne suis pas seule, cette fois, à mal aller ; elles arrosent mon champ de culture générale du côté de la parcelle fleurie de géopolitique. Je m’offre une tranche d’information, trois tranches de pain grillé, beurré, saupoudré de sel et d’un peu de paprika. L’infusoire fume et le tilleul infuse. Je me gave de tilleul et de chocolat à l’orange amère pour récupérer les kilos manquants. J’allume trois bougies antitabac pour faire joli. J’éteins toutes les lumières pour faire des économies. La nuit s’annonce calme. Ce soir je n’ai plus envie de mon écran d’ordinateur. J’ai embrassé les mots toute la journée.
Je coince la télécommande sur la 2, puis je vais pisser l’infusion. Il faudra bien que je me décide un jour à river son clou à cette chasse d’eau qui couine.
J’arrive à temps pour le jingle de la publicité. Une ou deux images en boucle assaisonnent le téléspectateur de conseils de bonne santé, de savoir vivre et de décoration intérieure à trois millions la baraque, merci pour nous, cochons de payants. Je baille d’ennui et j’envisage de me laisser couler dans un roupillon digestif à déguster en surface les beaux yeux de Malavoy.
Le générique n’emballe que par la musique mélo mélodique. Et je m’arrêterai là. Je ne suis pas connaisseuse. La mise en scène déroule une narration apparemment bien construite, mais dont je pressens déjà le dénouement. Je ne peux me défaire de cette habitude d’examiner tous les détails d’un téléfilm, de sa construction narrative, d’en chercher les ficelles, d’en dénicher les erreurs et les pataquès, bref, de reconstruire les histoires des autres. Je ne sais pas très bien écrire, mais pour inventer, je suis championne. Je suis née avec la maladie de raconter, attrapée dans le ventre de ma mère, des suites des longues histoires racontées par les grands mères de mon village. C’est un chancre qui bouffe mes rêves, une pustule qui ronge mes mains. J’écris mal, mais j’écris. Je ne fais pas attention aux fautes. C’est normal, tu écris ! m’a répondu Jérémie. Bon dieu, qu’est-ce que j’aurais voulu l’écrire, la passion selon Jude !
Jude (Malavoy) est un garçon de café. Il veut monter sa propre affaire. L’amour de Flore (Célarié) suffira-t-il pour… ? À partir de là, on peut tout broder à condition de respecter le timing, (le calendrier-minutage comme le propose mon correcteur d’orthographe abonné au Journal Officiel), le dosage de l’intensité dramatique et du suspense, s’il y a lieu : il suffit de savoir placer les nœuds de l’histoire au bon moment : quand faut-il faire intervenir les personnages secondaires, quels indices doivent entraîner la conviction des protagonistes, quels événements imprévus emporteront la décision du héros/de l’héroïne (rayer la mention inutile), quand insérer les scènes de baise, la poursuite, la fausse fin et le vrai rebondissement ? Car, sachant qu’un téléfilm se construit comme une nouvelle, la fin doit déjà être annoncée dès le début, et l’auteur doit savoir jouer du temps et de l’espace, en prétextant, ici un rappel historique, là une nécessité politique, pour faire durer le plaisir et tenir le spectateur en haleine. Enfin, je me dis ça parce que c’est ma recette personnelle.
Le scénariste de La passion sait conjuguer le passé au présent et retourner l’éclair en arrière pour ménager la douleur et le bonheur. Au début, la bluette semble un peu compliquée pour toute autre aide-ménagère que moi. Pour la suite du téléfilm, le milieu et la fin, tout le monde peut comprendre. Mais, dans ce feuilleton, il manque l’insaisissable. Il aurait fallu deux cerveaux et quatre mains pour unir le réel à l’invisible.
Pourquoi donc, aussi assurée puis-je être de ma certitude, je sens poindre le malaise après seulement dix minutes d’émission ? À ce moment-là, je suis à la fois Jude et Flore. Et surtout, je suis celui qui a écrit cette histoire. Je sais que c’est un homme. Je me mets à lui parler à haute voix comme s’il était présent, là, devant moi. Je parle au scénariste absent mais si présent en moi.
C’est une présence forte. L’aura des bougies dans le reflet des fenêtres dessine une forme humaine floue. J’ignore son nom et ne veux pas le savoir. Je me sens envahie par une envie irrépressible de lui parler. Les idées déboulent dans ma tête, entremêlées, confuses et précises à la fois. Elles concernent l’histoire de La Passion selon Jude, l’auteur, ce qu’il a fait, ce qu’il aurait pu faire, ce qu’il a réussi, ce qu’il a raté. Flore, c’est moi. Quand elle perd son foulard, c’est mon propre foulard dans le taxi. Je le sais, j’en possède un semblable dans l’armoire de la chambre. Je connais déjà la fin. Jude va mourir. Je sais ce que le scénariste a écrit. Il aurait vraiment pu mieux faire. Il manque des scènes, il n’a pas creusé assez profond. Mais on ne lui a pas demandé sans doute. Mieux que TF 1, mais en dessous d’Arte, dans la zone indécise de la médiocrité qui vaut de l’or en somme. Au total, une heure et demie de belle dentelle de psychologie consommable pour la larme du milieu de semaine, modèle intimiste moderne en lieu et place de la fresque régionaliste.
- Non, tu ne vas le faire crever comme ça !
Eh bien oui ! Il l’a fait crever comme ça. Et le téléfilm, comme la soirée, une des rares soirées où je n’ai pas zappé une seule fois, s’achève sur une déception sombre et morbide forgée au coin de la colère. Et comme ce n’est pas l’habitude, je ferme la télé avant la fin du générique, moi qui lis tous les génériques.
Comme Flore sur l’écran, je range, par inadvertance, le cendrier dans le frigo. Agacée par ma distraction, je récupère le cendrier et sort une bouteille de lait. Je me sers un grand verre. Je suis Flore. Le scénariste me suit partout où je vais. Je le retiens, il se débat pour se défaire de moi alors que je m’enferre dans la couette que je traîne derrière, tellement il fait froid.
Je monte avec le scénariste. Je le prends par la main, l’entraîne dans la chambre. Je le dépose sur le lit. Je persiste à lui parler, à écrire les scènes qui manquent. Lui s’englue, moi je l’engueule.
- Tu aurais pu écrire un chef d’œuvre si tu t’en étais donné la peine.
Voilà le drame. J’ai de la matière brute, de quoi extraire un diamant pour écrire mieux que lui parce que moi, je vis mes histoires. Lui les invente avec ses mains, pas avec ses tripes.
J’ouvre mon armoire. Mon foulard est introuvable. Je me souviens, je l’ai fichu dans la machine à laver hier soir. Je me rassure. La peur me gagne. J’avale le verre de lait, moi qui ne bois jamais de lait. Flore buvait chaque soir un verre de lait avec trois biscuits à la vanille. Il y avait là toute une symbolique à explorer. Moi, je suis simple, mais je me demande pourquoi les autres sont plus simplistes que moi. Fourbue, je tape les scènes manquantes du téléfilm dans un dossier Word. Comme ça, pour rien. Écris pour écrire. Je ferme l’ordinateur en colère. Je me couche, j’oublie de prendre ma douche alors que je prends toujours une douche avant de me coucher.
Le scénariste veut s’en aller, je le sers contre moi, je lui fais la gueule. Son histoire était trop belle. Comme dans les vieux couples, je lui tourne finalement le dos en le traitant d’écrivaillon.
De mon rêve de cette nuit, il ne me reste qu’une image : des autoroutes, des routes, des chemins, une grande toile d’araignée et deux voix. L’une appelle l’autre dans l’espace, et à travers la Voie lactée, un stylo à deux pointes et une paire d’ailes. Le stylo vole en laissant derrière lui une traînée de mots. Les ongles longs et les doigts de ma main caressent des cheveux poivre et sel. Des autoroutes, des routes, des chemins. Comme un petit film, mon rêve repasse en boucle.
° ° °
fin du premier chapitre

Vaguéta : épice ex-yougoslave, poudre jaune et magique pour l’assaisonnement des plats cuisinés ! On s’est bien décarcassé pour casser le pays ! Donc épice croate, serbe ou macédonienne, je m’en fous, je suis née Yougo et je le reste. |