Cousin  -  Cousine

 

Il est tard dans la nuit bleue.  Cette nuit en demi-teintes est déjà bien avancée et tarde à rejoindre le jour citron. Je suis mouillée et rose bonbon, sur le drap défait, emmitouflé dans la moiteur sans couleur de ma sueur. Un air humide souffle par la fenêtre grande ouverte. Une lumière grenat d’outre tombe tente d’investir la chambre. L’été m’étouffe sous sa caresse de canicule bronzée. Je sommeille délicatement entre deux rêves polychromes coupés d’éveils moribonds.

 

La voix d’un homme soudain m’éveilla tout à fait. Elle provenait de la mer bleuette, encombrée d’embruns et de varech.  Surgirent en contrepoint des voix étranges et pénétrantes à la suavité d’oranges amères.

L’une s’aggravait, une autre s’aiguisait dans les hauts tons, une troisième conservait une teinte marron indéfinie. Je ne distinguais pas la couleur des autres voix qui ressemblaient au bruit de fond des étoiles.

 

- Vous êtes un ange multicolore, dit l’homme.

Je souris en moi-même, un peu étourdie, proche de l’ivresse violette qui précède le sommeil.

- Où sont mes ailes blanches ?

- Je ne possède pas d’ailes argentées, répondit la voix aiguë, une femme peut-être.

-  Mais votre âme est un gisement d’argent, répondit la voix grave. Saurez-vous l’exploiter ?

-  Oh ! Mon âme est celle d'une vieille dame, répondit à ma place la voix douce aigue. Vous me l’avez un jour prêtée.

-  Recevez mon baiser d’azur, suggéra la voix mâle. 

-  Comme c’est gentil, rétorqua, dans un bruissement d’ailes pourpres, la voix aigue. Je le garde.

-  Je vous  en enverrai  deux autres, couleur sable,  pour vous réveiller, dit la femme.

 L’homme s’éloigna. Seule son ombre brune persista.

- Ces hommes ! Tous les mêmes, songeai-je au début de mon songe nacré.

Je demandai à mon chat gris qui venait d’entrer dans ma tête d’esthète vénitienne.

-  Sais-tu pourquoi ?

- Parce qu'ils sont comme moi. Ils sont bêtes à manger du foin d’or. Ils t’aiment.

 

Oh le menteur ! Le chat aux yeux vairons miaula une mélopée écarlate, une grenouille criarde sauta dans la mare émeraude, l’ombre brune prit peur et courut se réfugier dans les bruits pastels de la nuit. La petite femme aiguë est partie. Je ne sais pas où. Alors un moustique à pattes blanches me piqua ! Le gars ! Le méchant culex (nom latin du vulgaire piqueur) s’acharnait sur ma peau cuivrée. Une femelle évidemment puisque seules les femmes piquent. La garce !

- Par la femelle survient le mal, soupirai-je. Si seulement c’était vrai, gémis-je.

Après examen dans la lueur blafarde, j’ai cru qu’il s’agissait, non d’un culex vulgaire, mais d’un anophèle  frêle qui tentait de m’inoculer la malaria. De dépit, je vis rouge : j’écrasai la bestiole sur le duvet mauve en soliloquant un remerciement :

- Dame moustique ! Je vous dois ce paragraphe. Grâce à vous, j’ai entendu le bruit de la nuit noire que je tente de percevoir depuis si longtemps. Je vais éteindre la petite lampe ambrée que j’ai laissée sur la terrasse et fermer la porte-fenêtre. Navrée de votre décès, la moustique, vous n’auriez pas du me piquer mes rêves..

Je ne comprendrai jamais, pourquoi les moustiques aiment tant se suicider ? Sans doute parce qu’il est tard dans la nuit claire obscure.

-  Et si c’était par amour ?

-  Que tu es bête, répondit mon chat gris perle.  Ce n’était pas un anophèle mais son cousin égyptien (culicidae aedes Aegypti). Un moustique chanteur d’Egypte quoi !

- Et alors, protestai-je. Où est le problème ?

-  Ce moustique t’inocule la fièvre jaune.

Le chant de la horde de moustiques ricanants galopa vers le jour. Pour chanter, ils chantaient mes cousins !  De leurs timbres masculo-féminins, ils avaient trompé mon sommeil irisé de sifflets nocturnes que mon songe avait transformés en êtres de désirs chamarrés. Je me réveillai complètement. J’étais verte de rage.

 

 

Les noires et des blanches  fredonnaient une ronde frénétique, des rouges  croches hurlaient des pauses de silences assourdissants. Des cris gris-bleus caressaient l’esprit de mots multicolores et hurlaient que l’impossible possiblait  une exception sur une mesure à six temps morts. Des mots, que des mots !  De beaux Opalins, des laids délavés, des ocres myopes, des sourds obscurs,  des lourds et des gras, lilas, mauves, aubergine et beaucoup d’autres encore, des basanés tous cousins-cousines, aussi vermeils que le sang glorieux des morts bistres, tombés au chant d’horreur, sérieux sur-réel  de moirés bibliques, de bois ébène politiques. Et là encore, et partout à la fois, des mots singuliers évadés d’un dictionnaire. Des mots fous mais  libres ! Ces mots, grâce auxquels j’écoute la symphonie du silence de la nuit noire. Au réel,  j’entends les  bourdonnements cristallins :

 

La nuit bleue  entama sa course  vers le jour. Le miroir de l'aurore reflétait l’ombre d’un cristal vert bleu, à l’heure de la genèse de sa palette. Un nuage chargé de poudre magique changea de ton. Un orage majeur déversa un déluge d’insultes multicolore sur une toile mineure.

 

Avec  frénésie, je me suis gratté les avant bras couverts de petites cloques roses.

 

-        Le temps restera au beau, mais ne vous fiez pas à la météo, menaça une voix douce à la radio. Il est six  heures, vous avez demandez le service de réveil ?

 

A l’instant même, l’écran de l’ordinateur s’alluma et une voix électrique annona métalliquement charmante :

   

-        Vous avez un message.

 

J’ouvris le blafard :

 

 

----- Original Message -----

From: Les éditions nuitéjours-multicolores

 

To: zorica

Sent: Saturday, August 07, 2004 9:14 PM

Subject: En retour, votre manuscrit pour correction.

 

 

Quelle mouche vous a piquée ? Votre texte est fade et transparent et votre langue incertaine.  Mettez-y de la couleur. Sous cette réserve, je suis preneur.

J. Thème

 

Les éditions nuitéjours-multicolores

Amicanne 80006

 

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Chaque matin, Shinay, compagnon fidèle et affamé, chat gris à l’occasion, se réfugia amoureusement autour de ma tête et china sa dose de câlins. Dans le creux du silence transparent, le bleu nuit vira au bleu jour. La nuit n’a besoin de personne. Elle s’est couchée toute seule. Au loin, un point d’or.

 

 

 

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Par une nuit blanche  2004

 

J.Vallerand @ Z.Sentic